Mar 22, 2016

Une étoile en argent

Sur les murs, les bijoux s’étalent en scintillement variés. L’après-midi plonge dans la petite boutique et cogne contre le brillant des colliers. Le voyageur hésite. Il veut ramener quelque chose de cette terre écorchée. Une beauté convenue. Lorsque l’on revient de voyage, les amis posent des questions : as-tu vu de jolies choses ? As-tu trouvé de bons hôtels ? Cette histoire-là est un corps déformé, une secousse qui vous prend à la gorge et vous noue l’estomac ; sa simple existence rend la prospérité honteuse. Un petit cadeau, ça évite une histoire. Le voyageur voudrait offrir le regard bleu d’une femme en arme dans lequel la certitude de la mort violente rend chaque instant plus pur que l’émeraude, mais qui voudra porter ce bijou là ? Un collier en argent, c’est plus adapté. L’argent, ça va avec tout.

 

Le joaillier aide le voyageur dans son choix et l’oriente vers des colliers lourds, des pierres brillantes. L’étranger préfère la sobriété. Il fait rouler une bille d’argent au creux de sa paume, puis la repose. La boutique est tranquille. On entend passer la cloche d’un vendeur de jus de fruits, les roues d’un véhicule blindé, le rythme régulier d’une broyeuse à café. On prend son temps, on boit un thé. Le voyageur remarque une reproduction de la Cène de Léonard De Vinci, punaisé derrière le comptoir. Le marchand en est très fier. Il a sa propre explication sur la toile : « À droite et à gauche de la table, les apôtres tentent de tirer la parole de leur côté. Le Christ, au centre, est tranquille et droit comme la nappe. Il est au delà des frontières. Entre la vie et la mort, le vin et l’eau, le bien et le mal. Toute la table lui est ouverte. Pourtant, au cœur de ce double royaume, il choisit le bien. Vous comprenez ? » Le voyageur ne saisi pas l’idée mais l’image de la nappe lui plaît. A-t-on jamais vu nappe aussi bien tirée que sur cette peinture ? Noble, souple. C’est la reine des nappes. Une nappe comme celle-là pardonne à la tâche. Elle l’intègre. Il devrait la vendre à l’office du tourisme.

 

La chaleur de la journée invite à la lenteur. Le voyageur a trois belles heures à dépenser avant le départ du prochain bus pour Diyarbakır et il est bien décidé à examiner chaque bijou avant de faire un choix. Le marchand ne s’en formalise pas et poursuit ses explications : s’il parle en kurmançi, sa langue maternelle est le syriaque. Ici, dans le sud-est de la Turquie, il existe encore une petite communauté d’Assyrien dont la fierté est de parler la langue de Jésus lui-même. Dans le monde de la foi, où l’on se chamaille une relique de vérité dont les nuances ternissent aux gré des traductions, c’est un sacré argument. Pourtant, le Syriaque n’a pas le vent en poupe. Comme si la vérité pouvait se priver de la source… Le voyageur acquiesce. Quand on lui raconte une histoire il acquiesce toujours. Même quand il n’est pas d’accord. Il ne veut pas gâcher une belle histoire par une controverse. L’autre continue de parler et le voyageur pénètre lentement dans cette vie qui complète un peu la sienne. Il laisse son regard se perdre parmi les pendentifs et remarque une étoile retenue. Un astre timide. Il la fait peser : c’est bon marché. Le voyageur sort un billet de sa poche. Va pour la petite étoile.

 

Le soleil tombe. Il faut se dépêcher et trouver une terrasse dégagée pour profiter de ce rayonnement mauve. À Mardîn, on ne fait pas payer à l’étranger son goût pour la beauté toute faite. On peut encore se perdre dans cette cité à flanc de roche, rêver dans les escaliers à pics, reprendre son souffle à l’ombre d’un minaret en contemplant la plaine. Personne ne vous dérange. Pas la moindre troupe de touristes goûtant cet exotisme au pas de charge et soulignant, dans la cohue, le calme reposant du lieu. La vue sur la Syrie en décourage plus d’un.

 

Le voyageur choisit un endroit calme, au dessus du centre-ville. Il regarde droit devant. À vingt kilomètres, on voit la frontière et derrière, la ville d’Amudê. D’ici, on ne distingue pas grand chose : ni les regards des soldats, ni la détermination des femmes, ni les photos des martyrs. On ne voit ni drapeaux noirs, ni drapeaux jaunes. Vingt kilomètres et tout se confond : le bourreau et la victime, la mine et l’enfant, le corps et la ronce. On ne voit que la plaine, verte à perte de vue, prolongée par le ciel. Dans l’esprit du voyageur les uniformes et l’étoile en argent se superposent. C’est vraiment bon marché. Il guette un indice dans le lointain. Cette fumée noire indique-t-elle l’impact d’une bombe ou un tas de mauvaises herbes brûlé par un paysan ? Il pourrait acheter une autre étoile pour sa nièce. Vingt kilomètres. Il pourrait en ramener à chacune de ses nièces. Il plisse les yeux, tentant d’arracher un peu de guerre au paysage. Rien. Le sud n’est qu’une tendre étendue verte et paisible. À ce prix là, ça serait idiot de se priver. Il se lève en pensant à la mort et à l’autonomie démocratique. Il descend les escaliers puis s’étire. Sans doute, il dormira dans le bus. Dans son dos, le Rojava et la Syrie s’assombrissent. Il tourne à droite et se dirige vers la boutique, son esprit déployé comme une étoile en argent.

 

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2 commentaires

  • Tu es un vrai VRAI Elie.. Garde ta pureté pour nous faire partager l’amour des autres en poète.

  • Beaucoup d’émotion à lire ce texte sensible, réaliste et réfléchi.

 
 
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