Avr 1, 2016

Mala Dengbejî

Les impacts sont encore frais mais le sang est déjà vieux. Dans les ruelles de la vieille ville, l’armée a tout effacé. Bientôt, elle rasera ce qui reste. En attendant, ces balles logées dans le ciment racontent une histoire trop courte. On a tiré.

 

Plus loin, un slogan kurde et des ratures turques illustrent une logique binaire. Une logique de guerre civile comme disent les journaux. Ca n’est pas vrai. Mille nuances existent : un chauffeur de taxi Kurde faisant l’éloge d’Erdogan ; un ex-otage du PKK rallié à la cause Kurde… mais le monde est impatient et les journaux trahissent toujours par leur empressement. Ici, l’ambiance prête à la promenade : le ciel est bleu, la rue tranquille. C’est le printemps depuis peu. Je croise un enfant en jogging. Plus tard, un chat. Enfin, un vieil homme se dessine près d’une porte noir-incendie. Je le reconnais. C’est un Dengbej, sacrifié à son habitude. Guerre civile ou répression d’Etat, qu’importe ? Il est l’heure d’aller chanter.

 

L’année passée, à la même époque, la cour de la maison des Dengbejs était remplie de touristes, d’étudiants, de voisins, chacun profitant d’un moment de pause pour écouter la mémoire du peuple Kurde : on buvait du thé noir en se laissant emporter par ces chansons fleuves. Par le souffle sans fin et le timbre tremblant, on s’évadait au côté de héros ancestraux, d’amours impossible, de printemps mémorables… Aujourd’hui, il y a deux types et un marteau piqueur. La cour est dévastée. Pendant les affrontements, les Forces Spéciales sont entrées ici. Elles ont forcé la porte, mis le feu aux sous-sols, fendu la fontaine et décapité les statues. Si le contexte de guérilla urbaine permet de comprendre l’intérêt stratégique d’un sous-sol en flamme, les statues sans têtes laissent un peu plus perplexe. Les ouvriers expliquent : l’islam radical n’est pas très porté sur la sculpture. D’accord, mais quel rapport avec la police ? On repense alors aux conversations des jours passés. Plusieurs personnes déclarent avoir vu, dans ces Forces Spéciales, des hommes aux longues barbes, les yeux cerclés de noir, moustaches rasées, parlant arabe ou tchétchène… C’est logique : la Syrie n’est pas loin, la frontière est poreuse. Ici, on garde toujours un uniforme pour les étrangers de passage.

 

Les Dengbejs sont réunis dans la petite pièce du fond. En apparence, l’humeur n’a pas changé. Le regard pétillant, le dos voûté, le thé, le chapelet… ils sont moins nombreux qu’auparavant mais les ingrédients sont là. Derrière sa moustache blanche, l’un d’entre eux improvise à mi-voix une comptine sur Erdogan. Les Dengbejs rigolent de bon cœur. Les ouvriers aussi. Ces hommes-là n’en sont pas à leur première guerre et leur résistance est immuable : transmettre la mémoire, faire jaillir la beauté. D’ailleurs, le verre de thé est vide et la gorge semble prête. Le plus vaillant des sages met la main derrière son oreille, l’auditoire se concentre et le silence se tend… c’est alors que le marteau piqueur entame le dur chant du chantier.

 

Une vedette de variété irait aussitôt se plaindre auprès du maître d’œuvre mais le récitant reconnaît là une occasion précieuse pour libérer sa puissance. Faire acte de joie. Dans un sourire de saine compétition, il envole son premier souffle à la rencontre de son adversaire. L’ouvrier n’entend rien, il n’a pas l’oreille entraînée. Les harmoniques du pilon remplissent sa boite crânienne et, pris dans les secousses, il est incapable de savoir si l’histoire concerne la naissance d’Atatürk ou la victoire de Kobanê. Il est conseillé de ne pas confondre. L’assistance elle-même a du mal à faire le distinguo. Au delà des 110 décibels, victoire et défaite se rejoignent dans le cri. C’est peut-être le point faible du Dengbej : il a trop le souci du style. Ce qu’il gagne en ornements, il le perd en volume. Il achève donc son premier couplet sur un de ces triomphes mitigés que l’on appelle débandade. Il est tout rouge, obligé de reprendre son souffle. Le marteau piqueur, lui, pavane son vibrato. Mais l’homme possède l’orgueil. Serrant son chapelet dans ses doigts maigres, il se sert un grand bol d’air et reprend son histoire avec puissance et conviction. Peu à peu, son souffle se densifie et le rapport de force s’inverse. Un paysage émerge au milieu de la poussière : c’est le printemps ; au loin, un cavalier. Les ruines s’effacent, le chantier disparaît. Ca y est. Les auditeurs sont emportés dans les temps anciens.

La compétition a duré tard dans l’après-midi. Les chanteurs se sont relayés pour tenir tête à l’ouvrier, lequel offrait sa sueur pour détruire et renouveler la fontaine.

 

Le voyageur passant par hasard dans cette rue étroite se demanderait sans doute comment les voisins font pour vivre au milieu de ce bruit ? La réponse est simple, les voisins ne vivent pas. Les voisins sont morts ou bien ils sont partis. Et ce n’est pas le bruit qui les a conduit au silence. Le bruit, c’est pas grand chose. Pas grand chose, c’est encore la vie.

 
Elie Guillou – Diyarbakır – Sür – 1er Avril 2016.

 

Photo Gael Le Ny

Photo : Gael Le Ny

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1 commentaire

  • Troublant
    Touchant
    Enrobée de poésie, la vie crue reste digeste-Merci Elie.
    Et bon retour vers la rue Oberkampf…..

 
 
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