Nov 20, 2015

Au front. Syrie.

Au mois d’Avril 2015, j’ai eu l’occasion de me rendre dans le nord de la Syrie dans une délégation des Amitiés Kurdes de Bretagne. J’ai passé quelques instants au front et rencontré les combattants Arabes et Kurdes qui s’opposent à DAESH. Aujourd’hui, nos morts et leurs vies se touchent. Hier, c’était l’inverse. Et demain ?

 

Dans l’espace semi-clos de la ligne de front, une pudeur tacite lie les combattants. Chacun sait quel mot éviter, quel silence craindre. Ils sont une vingtaine, soldats et officiers, à baigner dans la même noirceur lumineuse, celle de la résistance. Derrière l’épaisse muraille de terre qui les protège des tirs, chacun rempli son rôle avec application : préparer du thé, nettoyer une arme, faire le guet. Ils vont et viennent dans des chaussures trouées, ils dessinent des slogans dans la terre, ils attendent. Le long de ces journées funambules, on veille à ne pas renverser la détresse contenue dans les corps. Chaque regard compte. Les minutes qui s’égrainent dans le calme forment un petit monticule dans le cœur des soldats. Ce maigre capital accumulé pendant les jours de trêve est précieux : c’est lui qui servira à surmonter la terreur des premières minutes de combat.

 

Mais quelque part, au milieu de ce désœuvrement, un pick-up apparaît, apportant avec lui une dizaine de journalistes et une poignée de sucrerie. Un frisson craintif parcourt le corps d’artillerie. Ces jeunes hommes, arabes et kurdes, s’arrachent soudainement à la somnolence de la trêve, quittent lentement leurs matelas de boue et s’alignent en file indienne pour accueillir les visiteurs. Ils ont des visages de chats en fuite. Ils se demandent ce que ces étrangers leurs veulent et se taisent, mal assurés.

 

Des regards de pitié et une admiration convenue descendent du véhicule dans des habits trop propres. La guerre aussi a ses touristes. Le sergent s’avance et sourit. C’est un beau sourire arabe, un sourire de vedette de cinéma. Il présente ses salutations aux étrangers. Il parle fort et se permet même le luxe d’une plaisanterie. Il sait que la confiance des soldats dépend de la sienne. Par son calme, il légitime la hiérarchie. Les journalistes sortent des carnets, griffonnent des mots sans importance et posent des questions calibrées. Le sergent les interrompt. Au front, la coutume kurde veut que l’on commence par serrer la main des combattants un par un. En les regardant dans les yeux. Le malaise change de camp. Les visiteurs n’osent plus faire un pas. Il faut pourtant que quelqu’un commence. « Vas-y toi. – Pourquoi moi ? – Tu as des lunettes de soleil. »

 

Si les poignées de mains s’échangent de manière anodine, les regards dévient presque toujours au moment de la rencontre. Dans un spasme de courte panique, la pupille du soldat évite celle du visiteur et va, au delà de l’épaule, livrer son secret à l’espace ouvert de la ligne d’horizon. Cette fuite est la seule qu’il peut encore se permettre. On sous-estime la générosité de cet évitement. Son regard contient tant de peurs et de colères, tant de dégoûts et de larmes, d’entrailles et de terre brune… Offrir son regard, c’est offrir ce qu’il a vu. C’est souiller la paix. Et ces jeunes hommes ne se battent pas pour la gloire – il n’y a plus aucune gloire a ramasser dans cette guerre là – ils se battent en silence, perdus dans la plaine syrienne, au bout d’une route qui sinue au gré des barrages militaires et des mines, abrités par une butte de terre dérisoire au-delà de laquelle les vies ne valent plus rien ; ils se battent pour que d’autres regards, dans l’arrière-pays, conservent à jamais la vacuité des jours de paix.

 

Elie Guillou, Mai 2015

 

 

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4 commentaires

  • Subtile regard, juste humanité, sacré bonhomme décidément, ce Élie. Je suis sincèrement admiratif de cette carrière qui se creuse à ciel ouvert. Cela pourrait être nommé de l’art sacré, si le titre n’était pas déjà utilisé 🙂 Et pourtant, avec ce prénom de prophète, M Guillou, tu trace un chemin divin me semble-t-il. Alors continue sur cette route pavée de belles intentions, tu es de ces pierres taillées pour construire des ponts vers l’Autre.

  • Texte très émouvant, très parlant. Merci.

  • Très bel article, merci
    Guillaume

  • Tu parles de « Chanteur public », dans ce cadre, tu fais parfois des concerts a domicile. A quoi ressemble un concert d’Elie Guillou dans notre chambre ?

 
 
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